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Avant l'an mil, en Normandie, Colbrune aime le tailleur Jeûne et lui demande de l'épouser. Celui-ci met une condition à leur mariage : que Colbrune brode une ceinture aussi belle que celle dont il lui donne le modèle. Malgré tous ses efforts, Colbrune n'y parvient pas et accepte l'aide d'un mystérieux cavalier, qui lui donnera une ceinture dépassant son modèle à une seule condition : Se souvenir de son nom durant une année, sans quoi elle sera à lui. Mais au jour dit, Colbrune a perdu le nom. Pourtant elle l’a....sur le bout de la langue. Et le désespoir la gagne....

Le nom se dérobe toujours à la mémoire, à la parole, à l'écriture. Il est toujours déjà perdu. Le second texte évoque le masque de Méduse, "bouche ouverte sur le langage perdu", symbole de cette perte. Médusé est l'écrivain qui cherche ce mot indicible et pourtant proche : "Toute parole cherche à joindre quelque chose qui lui échappe."

Extrait :
"Colbrune se souvint du Seigneur qui était venu la visiter un soir où elle pleurait, alors qu’elle avait laissé sa lumière allumée dans la nuit, la veille du jour où elle s’était mariée avec Jeûne. Elle se souvint de la promesse qu’elle avait faite. Elle était sur le point de se souvenir du nom du Seigneur quand tout à coup ce nom fuit son esprit.
Le nom était sur le bout de sa langue mais elle ne parvenait pas à le retrouver. Le nom flottait autour de ses lèvres, il était tout près d’elle, elle le sentait, mais elle n’arrivait pas à ses saisir de lui, à le remettre dans sa bouche, à le prononcer."

Commentaire

Je ne puis assez conseille cette petite merveille de poésie et d'intelligence qui, dans une langue
simple et étudiée, nous conduit du clair-obscur à la blancheur lumineuse et de celle-ci au noir retrouvé. « Tous ceux qui parlent éteignent la lumière » dit Quignard dès après que le nom fut retrouvé (et tout à l’encontre des propos établis), car la lumière est aveuglante si elle n’a ses zones d’ombres, ces trouées noires où le mot palpite...

A mon sens ce conte est la plus belle oeuvre d'un auteur qui, dans ses romans, m'a paru trop exclusivement cérébral et auto-centré pour parvenir à réellement me toucher.