26 mars 2008
Les Diaboliques
Il y a bien longtemps que j’ai lu cet ouvrage, trop longtemps pour pouvoir en donner un résumé circonstancié, mais l’impression générale que ce livre dégage est suffisamment frappante pour ne jamais s’effacer.
Chacune de ces nouvelles est racontée par un témoin visuel ou auditif qui s’emploie à captiver son auditoire en créant une atmosphère oppressante qui, littéralement, englue son auditoire.
Petit à petit, il conduit ainsi son récit, et son public, à une fin qui est toujours brutale, inattendue : un scandale éhonté ou un crime monstrueux.
Mais le narrateur s’ingénie à ne jamais nous donner le fin mot de l’histoire, nous laissant sur des questions, ne démêlant jamais totalement l’énigme...
Commentaire
Les six nouvelles qui composent ce livre sont autant de variations sur ce qui doit bien être le fantasme majeur de l’auteur : Une femme froide, impénétrable et distante se révèle, de façon absolument inattendue et clandestine, comme entreprenante et passionnée et revêt à nouveau son manteau de froideur au sortir de ses ardeurs .
Il m’a même semblé que l’écriture et le style des «Diaboliques » possédaient le même tempérament que ces héroïnes , cette même alternance chaud/froid parce que sans cesse nous frappe ce même mélange , composé d’ écriture très stylée (dans les deux acceptions du terme) et d’ un style haletant, chargé de passion intense et étouffante..
Pour vous en donner une petite idée, voici un extrait de la première nouvelle:
"Et j'eus bientôt répondu naturellement, et sans intention d'aucune sorte, par la plus complète indifférence, à son impassibilité.
Et cela ne se démentit jamais, ni de son côté ni du mien. Il n'y eut entre nous que la politesse la plus froide, la
plus sobre de paroles. Elle n'était pour moi qu'une image qu'à peine je voyais; et moi, pour elle, qu'est-ce que j'étais?... À table, - nous ne nous rencontrions jamais que là, - elle regardait plus le bouchon de la carafe ou le sucrier que ma personne... Ce qu'elle y disait, très correct, toujours fort bien dit, mais insignifiant, ne me donnait aucune clé du caractère qu'elle pouvait avoir. Et puis, d'ailleurs, que m'importait?... J'aurais passé toute ma vie sans songer seulement à regarder dans cette calme et insolente fille, à l'air si déplacé d'Infante... Pour cela, il fallait la circonstance que je m'en vais vous dire, et qui m'atteignit comme la foudre, comme la foudre qui tombe, sans qu'il ait tonné!
Un soir, il y avait à peu près un mois que Mlle Alberte était revenue à la maison, et nous nous mettions table pour souper. Je l'avais à côté de moi, et je faisais si peu d'attention à elle que je n'avais pas encore pris garde à ce détail de tous les jours qui aurait dû me frapper: qu'elle fût à table auprès de moi au lieu d'être entre sa mère et son père, quand, au moment où je dépliais ma serviette sur mes genoux... non, jamais je ne pourrai vous donner l'idée de cette sensation et de cet étonnement! je sentis une main qui prenait hardiment la mienne par-dessous la table. Je crus rêver... ou plutôt je ne crus rien du tout... Je n'eus que l'incroyable sensation de cette main audacieuse, qui venait chercher la mienne jusque sous ma serviette! Et ce fut inouï autant qu'inattendu! "
Le texte intégral des Diaboliques peut se lire sur le site : http://www.hs-augsburg.de/~Harsch/gallica/Chronologie/19siecle/Barbey/bar_dia0.html
Jules Amédee Barbey d’Aurevilly
Jules Amédee Barbey d’Aurevilly naît en 1808 . Aîné de quatre frères, il est élevé dans un milieu familial austère, où seul le salon de sa grand-mère et les contes normands de la servante Jeanne Roussel frappent son imagination de futur romancier
En 1833, ayant achevé ses études de droit, il s’installe à Paris grâce à l’héritage du chevalier de Montressel. Vers 1836, son évolution politique le décide à adopter la particule nobiliaire d’Aurevilly dont sa famille dispose. Reçu dans des salons, il y brille par l’esprit de sa conversation, se façonne un personnage de dandy, inspiré du modèle anglais incarné par Lord Byron et George Brummell.
En 1851, il rencontre la Baronne de Bouglon, qu’il surnomme son « Ange blanc ». Sous son influence il s’adoucit, se réconciliant avec ses parents ainsi qu’avec la pratique religieuse. Le mariage projeté n’aura jamais lieu, mais jusque dans ses vieux jours, Barbey multipliera les déclarations d’amour.
L’édition des Diaboliques en 1874 entraîne l’auteur dans un procès pour outrage à la morale publique. Le procès se terminera par un non-lieu, mais il attendra huit ans avant de rééditer l’Œuvre.
En 1879, il rencontre Louise Read, qui deviendra sa secrétaire et qui se consacrera à l’écrivain dans les dernières années de sa vie. C’est elle, légataire universelle de Barbey, qui mènera à terme la publication des Œuvres et des Hommes
Barbey, dont la santé s’affaiblit depuis quelques années, s’éteint à Paris le 23 avril 1889, suite à une grave hémorragie. Il a 80 ans.


