Bibliophagie

Blog qui parle des auteurs, des livres et de tout ce qui tourne autour de la littérature...

11 février 2009

L'amour des trois soeurs Piale

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Dans le plateau venteux de Millevaches, là où paissent les vaches et grognent les cochons, la vieille Yvonne Piale narre sa vie, et ses sœurs, au jeune cousin éloigné venu l’écouter.

Yvonne, l'institutrice, l’amoureuse des mots et des livres, est une femme rude et intransigeante mais elle manifeste une douceur toute de protection et de chaleur envers sa sœur Lucie, l’innocente, la simplette au visage d’ange. Et puis il y a la dernière, Amélie, la rebelle, la sauvageonne, celle qui n’a pas de prudence mais acceptera dignement d’en souffrir les conséquences.

Trois vies dont la rudesse du climat, la pauvreté, les travaux et les jours accomplis les dents serrées, la rusticité des hommes et surtout le temps, ce temps inexorable qui désarme les luttes et abat l’amour, creuseront la lourde terre dont se nourrira leur fierté, leur endurance et ce lien de sang, de cœur qui toujours les unira, telles les trois Parques, au sein de ce nom : Piale.

En écho, dans une sorte de contrechant à ce récit, le jeune homme reçoit, chaque soir, la version d’une autre femme de la région, Sylvie, son amante qu’il n’aimera que le temps d’entendre l’histoire jusqu’à sa fin, comme si le temps de l’amour se confondait avec celui de la parole, l’amour étant parole et la parole amour....

Commentaire

Rares sont les auteurs actuels dont la langue déploie une telle splendeur et une telle richesse, avec de longues phrases glissantes et aisées et un amour des mots palpable à chaque ligne, avec un style d'une musicalité propre à enchanter les amateurs du classique.

Asseyons-nous avec ce livre comme au bord d’une rivière et, sans hâte, sans attente, admirons les jeux du soleil sur sa surface presqu’immobile, laissons-nous entraîner par son lent mouvement jusqu’à cette nuit que le temps apporte.

Cette nuit, oui, car pour Millet, nos vies y conduisent inexorablement. Et c’est pour conjurer cette nuit, cette mort que nous tissons en vain nos mots, nos récits et ces actes d’évitement par excellence puisque destinés à la procréation que sont les actes de l’amour.

Cette rivière aussi, assurément, parce qu’elle est femme, parce que, selon l’auteur, la femme est permanence, elle qui répète chaque jour les mêmes gestes élémentaires, écoulant sont débit de paroles, d’attente, tentant ainsi d’oublier la mort ou que la mort l’oublie grâce à ce semblant d’éternité qu’est le sur place, tandis que l’ homme, lui, est changement, tension, fuite éperdue devant cette mort qui toujours le rattrape...

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Pour vous laisser goûter à ce style merveilleux, voici un extrait :

« Beaucoup les ont aperçues ainsi, les deux soeurs, derrière leur fenêtre sans rideau ni volet, avalant, sous I' ampoule qui pendait des poutres noires, cette soupe plus sombre que du sang et qui leur faisait baisser la tête, les coudes bien posés sur la table afin de combattre, I' une la fatigue et le sommeil, I' autre cette griserie qui la faisait rire en s'étouffant, soir après soir, dans le silence qui montait avec la nuit et le froid, comme si elle eût redouté le regard harassé de sa cadette qui, à ce moment, n'écoutait sans doute plus que la rumeur de ses songes, les yeux fixés sur I' innocente mais voyant bien autre chose, par delà les murs trop blancs et humides, par delà la fatigue et le fait d'être une Piale, d'avoir à garder sa dignité devant un maître d'école, un Éric Barbatte, un Thaurion, ou un patron d'usine - oui, d'être une Piale, murmurait Yvonne, c'est-à-dire à peine plus qu'une brève syllabe clamée à ras de terre et vite dissipée dans le grand souffle des vents qui raclent le granit, quelque chose qui dure pourtant bien plus longtemps dans son piaulement bref et plaintif que les visages qu'elle nomme, cette syllabe de chair qui n'aurait bientôt plus que trois filles pour I' arborer ; et c'était sans doute ça le destin d'une Piale : une syllabe avant la nuit, et Ie silence, I' ultime bruit étouffé par le silence qu'auraient fait sur cette terre trois petites femmes sans postérité » 

Posté par 6billine à 11:05 - Millet Richard - Commentaires [9] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Richard Millet

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Richard Millet est né en Corrèze, en 1953.
Son œuvre se construit autour des thèmes du temps, de la mort, de la langue, et n'est pas sans évoquer la démarche proustienne. Son style, riche et exigeant, possède ces traits de clairvoyance qui conduisent le lecteur à s'émerveiller de cette pénétrante intelligence en action sur les souvenirs, vrais ou faux, qu'il rapporte et qui atteignent chacun dans ce qu'il a de mystérieusement intime.
Plusieurs de ses romans ont pour cadre le village de Siom et, plus largement, le plateau de Millevaches, son paysage, son climat, sa situation géographique, l'évolution de la vie de ses habitants au cours du siècle.


Posté par 6billine à 11:00 - Millet Richard - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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