12163_0

Recueil de nouvelles faisant environ une dizaine de pages chacune, L'écroulement de la Baliverna se caractérise par sa thématique de la décrépitude: Décrépitude du corps qui se délite et se creuse de plis de vieillesse, mais aussi vilenie des âmes lâches, veules et stupidement cruelles, mais encore horreur devant ces inventions humaines où l'homme, pour s'être voulu l'égal de Dieu, sème la mort, la détresse et la souffrance.

Partout se ressent le regret, la tristesse de l'auteur face à la noirceur de ses contemporains, ou bien encore c'est sa révolte, son écoeurement qui s'expriment face à l'injustice d'un monde où l'infâmie triomphe et ne se grève d'aucune culpabilité, mais uniquement de la peur : peur d' être déconsidéré, d'être dénoncé, d'être ainsi exclu d'une série d'avantages sociaux et financiers.

Buzzati pousse sa vision pessimiste jusqu'à affirmer, dans la nouvelle « L'homme qui voulut guérir », qu'on ne peut demeurer ou devenir intègre, pur et digne qu'en allant contre le courant, contre le monde.

Dans la nouvelle qui illustre cette dimension, un chevalier riche et beau contracte une lèpre galopante et doit être enfermé, avec d'autres malades, dans une léproserie, sorte de forteresse entourée de hauts murs. A force de prières assidues et constantes, le chevalier finit par guérir si complètement qu'il reçoit la permission de sortir de la clôture et de retrouver sa vie d'antan. Mais, devant la porte enfin ouverte sur le monde extérieur, notre héros a un mouvement de recul . Son ami, un vieux sage atteint de la lèpre au dernier stade lui dit alors:

  « Tu guérissais, mais les choses pour lesquelles tu voulais tant guérir se détachaient peu à peu, devenaient des fantômes, des barques à la dérive sur I' océan des siècles ! Je le savais. Tu croyais triompher, mais c'était Dieu qui triomphait de toi. Ainsi tu as perdu pour toujours tes désirs. Tu es riche, mais I' argent désormais n' importe plus pour toi; tu es jeune, mais les femmes ne t'intéressent plus. La ville te semble un tas de fumier. Tu étais un gentilhomme' tu es un saint, comprends-tu la différence? Tu es des nôtres, enfin, Mseridon! Le seul bonheur auquel tu puisses prétendre c'est de demeurer au milieu de nous, les lépreux, et de nous consoler... Allons sentinelle, tu peux fermer ta porte, nous rentrons. »

Ces contes, ces fables et ces histoires riches de symboles sont de véritables leçons de sagesse teintées de mélancolie; cette mélancolie que la lucidité et la droiture impriment à une âme avide d'absolu.

Il n'est point besoin de faire l'éloge d'une écriture que nous savons fluide, infiniment pure et belle depuis le célèbre 'Le désert des Tartares ». Ces nouvelles ne déméritent en rien le chef d'oeuvre qui a consacré à juste titre un auteur exigeant et hors normes.