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Intelligente, froide et déterminée, sensuelle et drôle, Harpman nous livre, en ces cinq nouvelles, une panoplie quasi exhaustive de ses talents et des genres qu’elle pratique, ailleurs, en ses romans.

1) Volontiers iconoclaste, Harpman reçoit, dans la première nouvelle, une lettre d’Eve se plaignant de la version édulcorée et fausse que l’on prêta à son destin. Car l’Eden fut un lieu d’ennui mortel dont l’Eve première ne s’échappa que grâce à son désir de savoir. Ce qui donna lieu, d’ailleurs, à une bien étrange découverte...

2) Quand il est question d’amour, l’auteur n’est jamais romantique, mais passionnelle, forcenée, sans scrupules, et même cruelle, ainsi que le dévoile (après la « Plage d’Ostende » et d’autres romans) cette nouvelle où, voyageant dans un wagon-restaurant luxueux, Harpman se prend à rêver d’elle en beauté d’une autre époque, riche et hautaine, et s’abandonne à des fantasmes d’ardentes amours tumultueuses.

3) Dans la troisième nouvelle, l’écrivaine arbore, au souvenir d’une amie d’enfance, une compassion teintée de mépris, mais un mépris qui dissimule mal ce dont il se défend : l’angoisse d’avoir pu connaître cela même que connut Jenny, juive comme elle. Cette Jenny qui fut privée de vie et d’espace durant quatre années de son enfance, cloîtrée dans l’abri d’une cave  dont elle sortit marquée à tout jamais du sceau de ce confinement.

4)Après « Moi qui n’ai pas connu les hommes », l’auteur revient avec le même questionnement douloureux sur le sens de l’existence en mettant en scène, cette fois, un groupe d’hommes et de femmes chargés de parcourir une forêt infinie afin de la défendre contre d’éventuels et invisibles ennemis. Tous poursuivront jusqu’à la mort leur marche insensée, soumis à un devoir et une mission devenus, depuis longtemps, obsolètes.

5) Avec un raffinement d’écriture et une lucidité tout en nuances qui caractérisent également l’œuvre d’Harpman, l’auteur s’adresse, en ce dernier texte, à elle-même par le biais d’une conversation avec sa dernière heure incarnée. Ce dialogue déploie, avec une acuité sans concession, les trésors de son âme complexe qui, dans la vie, cache ses vilenies sous un apparaître digne et prévenant ; qui, dans l’écriture, étale ses laideurs sous le voile d’un phrasé admirable et qui, dans la vie et dans l’écriture, se reproche ce double mensonge de vérité et cette double infatuation.

« Je n'aime à parler de moi que si c'est avec violence: autrement, je m'ennuierais. J’ai été une épouse fidèle, une mère suffisamment bonne à en juger par l'état de mes enfants, une professionnelle consciencieuse: si je n'inventais pas constamment ma tragédie, je serais aussi passionnante qu'une réclame de détergent. Il faut bien avouer que j’ai eu la vie la plus banale du monde. Je n'étais ni alcoolique.ni cocaïnomane, ni dépressive, mais ridiculement travailleuse et ponctuelle, mes soucis réels étaient choses familières à tout le monde et je ne crois pas que j'aurais eu le talent d'intéresser avec mes fins de mois quand elles étaient difficiles ou ma dernière dispute avec ma tante Adèle. »