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Après des années de bonheur, Yves Oudalle et Nadège ne s'entendent plus parce qu’entre eux, la parole est devenue morne répétition et routine pesante. Ils décident alors de se séparer mais, auparavant, d’inviter leurs amis à un médianoche au cours duquel ils leur annonceront la triste nouvelle.

Chacun des invités sera prié, au cours de ce repas d’après minuit, de raconter une histoire, un conte, un souvenir...

S’égrenant tout au long de cette nuit, les contes ne cessent de gagner en beauté et en force pour atteindre avec l'aurore un sommet insurpassable. Après le départ du dernier invité, Nadège et Yves, demeurés seuls, ouvrent les rideaux et laissent entrer à flots les rayons du soleil levant. Ils savent qu'ils ne se sépareront pas. " Ce qui nous manquait, dit Nadège, c'était une maison de mots où habiter ensemble. Nos amis nous en ont fourni tous les matériaux. - Nous étions semblables à deux carpes enfouies dans la vase de notre vie quotidienne, conclut Yves. Nous serons désormais comme deux truites frémissant flanc à flanc dans les eaux d'un torrent de montagne."

Commentaire

Ce roman, l'un des meilleurs de M. Tournier, est une merveille d'écriture, d'imagination et de beauté.
Et sa construction est prodigieuse..
Chacun des convives, en effet, va relater une histoire dont le thème commun à toutes -le double ou la répétition- constitue le fil rouge . Ce thème se développe ainsi, de conte en histoire, de fable en souvenir, et conduit, de façon totalement souterraine, à la totale réconciliation du couple.

Parce que, conclura le livre, la répétition n’est jamais celle du même, mais de l’autre, de la différence et, finalement, du renversement en son contraire : le renouveau.

Il y a également, d’histoire en histoire, une progression des valeurs et comme une ascension spirituelle. C’est ainsi que l’on passe successivement de la vengeance longuement mûrie à la perversion, puis à la grandeur du don, à la sagesse et enfin, à la Beauté dans toute sa splendeur...

A titre d’illustration, je vous présente la finale du conte concluant l’ouvrage :

Un roi met à l’épreuve deux cuisiniers afin de s’en choisir le meilleur.  Après le festin incomparable préparé par le premier, le second cuisinier concoctera...exactement les mêmes plats que son rival, reproduisant à l’identique les mets de son prédécesseur

Alors le roi proclame :

« ...si j'apprécie chez mes amis et en voyage qu'on serve des repas princiers, ici au palais, je ne veux que des repas sacrés. Sacrés, oui, car le sacré n'existe que par la répétition, et il gagne en éminence à chaque répétition.

Cuisiniers un et deux, je vous engage I’un et l'autre.

Toi, cuisinier un, tu m'accompagneras dans mes chasses et dans mes guerres.Tu ouvriras ma table aux produits nouveaux, aux plats exotiques aux inventions les plus surprenantes de la gastronomie. Mais toi, cuisinier deux, tu veilleras ici même à l'ordonnance immuable de mon ordinaire. Tu seras le grand prêtre de mes cuisines et le conservateur des rites culinaires et manducatoires qui confèrent au repas sa dimension spirituelle. »